Claude Chirac: «Combattre le fléau des faux médicaments en Afrique»

Claude Chirac: «Combattre le fléau des faux médicaments en Afrique»
ENTRETIEN - Dissoute, la Fondation Chirac met en commun ses ressources avec la Fondation Opals pour lutter contre les inégalités en santé.
Par Stéphany Gardier
Publié le 30/07/2021 à 19:52, mis à jour le 30/07/2021 à 19:54
https://www.lefigaro.fr/sciences/combattre-le-fleau-des-faux-medicaments-en-afrique-20210730

Ça n’est pas l’engagement de Jacques Chirac qui a le mieux été mis en lumière. La lutte pour un accès universel à la santé et à des médicaments de qualité a pourtant tôt mobilisé l’ancien chef de l’État, décédé en septembre 2019. Engagé contre le sida dès le début de l’épidémie, alors qu’il était encore maire de Paris, Jacques Chirac a aussi, à travers la fondation qu’il a créée en 2008, contribué à soutenir des projets pour améliorer la qualité des soins dans les pays du Sud, notamment en Afrique, un continent qu’il affectionnait particulièrement.

Alors que sa fondation va être dissoute, sa fille, Claude Chirac, et le P Marc Gentilini, délégué général de la Fondation Chirac et président honoraire de l’Académie nationale de médecine, expliquent comment le combat va se poursuivre en se recentrant principalement sur la lutte contre le trafic de faux médicaments, saisis par centaines de tonnes dans les pays du Sud et responsables de la mort de centaine de milliers de personnes chaque année sur le continent africain.

LE FIGARO.- Pourquoi avoir décidé de dissoudre la fondation de votre père, un peu plus de douze ans après sa création?

Claude CHIRAC. - La Fondation Chirac s’est engagée depuis 2008 en France et dans le monde pour la paix, la tolérance, le respect de l’autre, l’égale dignité des personnes et des cultures. Cet engagement se concrétisait notamment par des prix remis chaque année à des femmes et des hommes remarquables, vigies de la paix, qui œuvrent au quotidien, sur le terrain, dans les zones de conflits, en faveur du dialogue et de l’apaisement des tensions. Nous sommes très fiers d’avoir pu accompagner et mettre en lumière ces individus exceptionnels, à l’image de Dr Denis Mukwege, lauréat du prix Chirac en 2013 puis Prix Nobel de la paix en 2018. La Fondation Chirac a mené également le combat majeur de l’accès de tous à une santé et des médicaments de qualité avec, en particulier, la lutte contre les faux médicaments. C’est un fléau et un défi immense qui nécessite la mobilisation de tous.

Depuis l’appel de Cotonou lancé par Jacques Chirac en 2009, sa fondation n’a eu de cesse d’exhorter les chefs d’État africains et européens à s’engager dans ce combat. Car sans égal accès à une santé de qualité, il n’y a pas de paix possible. Nous avons donc fait le choix de nous concentrer sur l’inégalité que mon père considérait comme la plus blessante, la plus grave: celle devant la santé. Nous avons choisi de dissoudre la Fondation Chirac et de nous rapprocher de l’association Opals (Organisation panafricaine de lutte pour la santé) avec laquelle la Fondation Chirac entretenait des liens historiques, afin de mettre en commun nos forces et nos ressources.

Concrètement, comment l’action de la Fondation Chirac va-t-elle être poursuivie?

C. C. - L’association Opals avait été créée en 1988 par le Pr Gentilini avec l’appui de Jacques Chirac pour lutter contre le sida. Depuis, son action s’est élargie à la lutte pour une santé de qualité pour tous. Aujourd’hui, la Fondation Opals nouvellement créée, sous l’égide de la Fondation de l’Académie de médecine et avec la transmission du patrimoine et de l’expertise de la Fondation Chirac, prend le relais de la lutte contre les faux médicaments.

Pr Marc GENTILINI. - La Fondation Chirac s’est positionnée au fil du temps comme un acteur de référence international dans ce domaine des médicaments falsifiés, et il est certain que beaucoup de personnes auraient été déçues si le travail mené au cours des dernières décennies s’était arrêté net. À commencer par nous-mêmes. La Fondation Opals est honorée de reprendre le flambeau et nous ferons tout pour continuer à mener le combat que Jacques Chirac avait lancé et qui, malheureusement, est plus que jamais un enjeu de santé publique.

Le sujet des faux médicaments a peu d’écho médiatique… Comment l’expliquez-vous?

M. G. - La dispensation des médicaments assurée en France par des pharmaciens dans des officines constitue un réseau de sentinelles qui nous protège de beaucoup de dérives, mais nous fait aussi oublier que ce système est loin d’être la norme. Il y a beaucoup de pays dans le monde où les personnes n’ont peu ou pas de garanties sur la qualité des médicaments qu’elles achètent.

Et je ne parle pas que de médicaments qui seraient achetés dans la rue ou sur les marchés: une étude que l’association Opals a menée au Togo a révélé que le trafic des faux médicaments touche aussi l’approvisionnement de centres de soins. Nous sommes face à un vrai fléau sanitaire et la prise de conscience des décideurs n’est pas à la hauteur de l’enjeu. La convention Médicrime du Conseil de l’Europe, pour laquelle la Fondation Chirac a beaucoup œuvré, a fait passer le trafic de faux médicaments du statut de simple délit à celui de crime. C’est un premier pas mais on ne peut s’arrêter là.

C. C. -Le Pr Gentilini utilise le mot de «trafic», et je crois qu’il est important d’insister sur le fait que ce dont nous parlons n’est pas le fait de personnes isolées. Nous sommes aujourd’hui face à de véritables réseaux mafieux avec des moyens qui n’ont rien à envier à ceux des trafiquants de drogue. Ce sont d’ailleurs parfois les mêmes, qui se sont reconvertis car le trafic de médicaments falsifiés est désormais plus lucratif que celui de la drogue mais fait l’objet de beaucoup moins de surveillance.
Et le trafic de faux médicaments ne se cantonne pas aux pays du Sud…

M. G. - La pandémie de Covid nous a douloureusement rappelé que les enjeux de santé ne sont plus limités à un pays ou à un continent. La globalisation concerne aussi la santé, et les faux médicaments en sont un exemple. De faux médicaments sont déjà en vente dans certains pays occidentaux, comme aux États-Unis où des opioïdes frauduleux ont contribué à ce qui est désormais reconnu comme une crise sanitaire. De faux médicaments sont aussi vendus en Europe. Les conséquences de l’usage de ces produits sont graves. Les antibiotiques contrefaits, par exemple, font le lit de l’antibiorésistance qui est aujourd’hui un sujet d’inquiétude dans le monde entier.

Les faux vaccins ont aussi un impact mondial, et le problème prend une nouvelle dimension avec la crise actuelle. L’Académie nationale de médecine a récemment alerté sur des vaccins contre le Covid falsifiés identifiés sur plusieurs continents et très peu de temps après la mise sur le marché des produits originaux. Ces vaccins falsifiés sont importés illégalement dans les pays du Sud, où ils sont distribués et administrés dans des circuits parallèles, mais ils sont également achetés dans les pays du Nord principalement via le darkweb.

Les faux médicaments sont un grave problème de santé publique mondiale, croissant et qui cible en particulier les plus pauvres. Plus que jamais les chefs d’État et les institutions internationales, l’Organisation mondiale de la santé en premier lieu, doivent prendre leurs responsabilités pour adopter une riposte à la hauteur de ce fléau sanitaire.

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